Entretien Daniel COUVREUR

 

Coloriste flamboyant, Jacques de Loustal s'inscrit parmi les pionniers du roman de BD. Son dessin élégant livre des atmosphères et des âmes lumineuses comme des tableaux de Gauguin. Parisien diplômé en architecture et fan de rock'n'roll, il a amorcé ses récits expressionnistes dans le magazine « Métal hurlant ».

Dans les années 80, il collabore avec Philippe Paringaux pour des albums mélodramatiques d'une beauté émouvante, tels « Barney et la note bleue » ou « Cœurs de sable ». Fasciné qu'il est par l'adaptation littéraire, il met aussi en scène des textes noirs de Jérôme Charyn, dans les images désespérées des « Frères Adamov » et de « White Sonya ».

En 2002, Loustal entame une collaboration avec Jean-Luc Coatalem sur « Jolie mer de Chine », album exotique peuplé de drôles d'individus. En page 38, nous prépublions dès aujourd'hui « Rien de neuf à Fort Bongo », qui revisite et réinterprète deux autres nouvelles de Coatalem.

 

Vos BD sont-elles toutes inspirées d'œuvres littéraires ?

J'aime explorer librement les rapports entre le texte et l'image, choisir mes cadrages, imaginer les scènes de transition entre les cases. J'adapte des nouvelles et des romans mais je fais de la vraie bande dessinée. Hergé, Franquin, Tintin, Spirou, « Pilote » ont énormément compté dans mon fonds culturel. Ce qui me distingue d'auteurs classiques comme Hergé, c'est que je ne suis pas enfermé dans mes histoires, mon dessin et mes personnages. Je travaille en autonomie de style. Je suis plutôt un homme d'images.

Avec Coatalem, je suis dans une forme de récit plus légère, plus drôle. Je savoure sa plume. C'est un styliste. Il ne m'écrit pas un scénario sur mesure, ce qui me laisse le plaisir de deviner ce qu'il y a derrière les lignes. Mon dessin trouve son inspiration dans la finesse et la subtilité de ses dialogues.

 

« Fort Bongo » s'inspire de deux nouvelles bien distinctes. Vous les avez montées à la suite comme des scènes de film ?

Ces nouvelles sont parues dans le recueil « Affaires indigènes » chez Flammarion en 1992. J'ai fait des coupures, j'ai enlevé beaucoup de descriptif. Jean-Luc a fait un travail de transition pour fusionner les deux nouvelles en une seule histoire complète. Il a imaginé habilement de garder le même personnage pour relier les deux nouvelles entre elles. Mais, au bout du récit, la fin restait trop ouverte, comme s'il manquait des pages. Jean-Luc a écrit une fin originale, et j'ai ajouté sept planches supplémentaires. Au lieu du « happy end » initial, le lecteur aura donc droit à une fin bien cruelle, en pleine page !

 

Le scénario s'inspire de faits réels ?

Les personnages sont tous imaginaires. Ce sont des expatriés dans l'Afrique centrale des années 50, au cœur d'un pays qui pourrait être le Katanga. Je me suis beaucoup documenté à Bruxelles, en plongeant notamment dans les archives de l'Union minière, mais les héros ne sont pas belges. Ils sont originaires de Bordeaux et très mal adaptés à cette vie coloniale africaine marquée par la chaleur et l'ennui. Le titre de l'album traduit leur mal de vivre. Je suis très content de cette histoire semi-réaliste, pleine d'humour contenu.·